Fabrice Melquiot

 

Il est connu à la fois pour son théâtre cru et poétique, où la fiction est dense et puissante, et pour ses pièces destinées au jeune public – Bouli Miro a été le premier spectacle jeune public présenté par la Comédie Française en 2002. Son univers singulier, à la fois grave et enchanteur, son sens de l’ellipse, posent pièce après pièce la question du mal sans jamais s’enfermer dans les limites d’un sujet unique ou d’un théâtre réaliste. Car Fabrice ne donne pas de leçon. Ce qui compte, pour cet engagé poétique, c’est de questionner notre monde et de faire en sorte que nous nous interrogions à notre tour. Ecrire revient à courir après un gibier que l’on n’attrapera jamais. «Un combat perdu d’avance, une traque tranquille.»

Fabulamundi involved Fabrice Melquiot in activities in Berlin and in Târgu Mureș.

Né à Modane en 1972, il a publié une quarantaine de pièces chez L’Arche Editeur. Il reçoit le Grand Prix Paul Gilson de la Communauté des radios publiques de langue française, le prix SACD de la meilleure pièce radiophonique, le prix Jean-Jacques Gauthier du Figaro et deux prix du Syndicat National de la Critique. Associé pendant six ans au metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota au Centre Dramatique National de Reims, Fabrice voit ses pièces montées au Théâtre de la Bastille et au Théâtre des Abbesses à Paris. Cette collaboration se poursuit au Théâtre de la Ville, à Paris, où Fabrice est auteur associé. En 2008, il a reçu le Prix Théâtre de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre. Ses textes sont traduits et représentés dans une douzaine de langues. Depuis 2012, il est directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève, Centre International de Création pour l’Enfance et la Jeunesse.

Théâtrographie
1999 / Le Jardin de Beamon, publié chez L’École des loisirs
1999 / Les Petits mélancoliques, publié chez L’École des loisirs
2001 / Perlino Comment, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2001 / La Semeuse, publié chez L’Arche Éditeur
2001 / Percolateur Blues, publié chez L’Arche Éditeur
2001 / L’Inattendu, publié chez L’Arche Éditeur
2002 / Kids, publié chez L’Arche Éditeur
2002 / Le Diable en partage, publié chez L’Arche Éditeur
2002 / Bouli Miro, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2002 / The Ballad of Lucy Jordan, publié chez L’Arche Éditeur
2002 / Autour de ma pierre il ne fera pas nuit, publié chez, L’Arche Éditeur
2003 / L’enfant dieu, publié chez L’École des loisirs
2003 / Le Gardeur de silences, publié chez L’Arche Éditeur
2004 / L’Actrice empruntée, publié chez L’Arche Éditeur
2004 / Le Laveur de visages, publié chez L’Arche Éditeur
2004 / C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure, publié chez L’Arche Éditeur
2004 / Ma vie de chandelle, publié chez L’Arche Éditeur
2004 / Veux-tu?, publié chez L’Arche Éditeur
2004 / Albatros, jeunesse, publié chez, L’Arche Éditeur
2005 / Bouli redeboule, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2005 / Catalina in fine, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2005 / Je rien te deum, publié chez L’Arche Éditeur
2005 / Caravanes, publié chez Espaces 34
2005 / Exeat, publié chez L’Arche Éditeur
2005 / Faxxman, publié chez L’Arche Éditeur
2005 / Je peindrai des étoiles filantes et mon tableau n’aura pas le temps, L’Arche Éditeur
2005 / Sâlat Al-Janâza, publié chez L’Arche Éditeur
2005 / Marcia Hesse, publié chez L’Arche Éditeur
2006 / Lisbeths, publié chez L’Arche Éditeur
2007 / Wanted Petula, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2007 / Alice et autres merveilles, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2007 / Tasmanie, publié chez L’Arche Éditeur
2008 / Faire l’amour est une maladie mentale qui gaspille du temps et de l’énergie, publié chez l’Arche éditeur
2009 / Eileen Shakespeare / Pollock, publié chez L’Arche éditeur
2009 / Le Jeu d’histoires libres, publié chez L’Arche Éditeur
2009 / Otto Witte, publié chez L’Arche Éditeur
2010 / Modane, regroupant trois pièces: Tarzan Boy, M’man et Miss Electricity, publié chez L’Arche Éditeur
2010 / 399 secondes / Hart-Emily / Le Cabinet de curiosités, publié chez L’Arche Éditeur
2010 / Blanches, jeunesse, publié chez L’Arche Éditeur
2011 / Guitou, jeunesse, L’Arche Éditeur
2012 / Qui surligne le vide avec un cœur fluo?, publié chez Le Castor Astral
2012 / Days of nothing, publié chez L’Arche Editeur
2012 / Frankenstein, jeunesse, publié chez L’Arche Editeur

Le hibou, le vent et nous
1979. Sébastien et Lola ont sept et huit ans. Ils se rencontrent sous la neige, durant la nuit de Noël. Comme beaucoup d’enfants, lui est persuadé que ses parents l’ont adopté et qu’il est fils de hiboux. Elle, son seul souci, c’est voir le vent. Le grand frère de Sébastien, Gérald, devine leur fugue depuis son lit d’aîné. Ses rêves à lui sont pleins de paquets de chips. Trente-cinq ans plus tard, Lola et Sébastien s’aiment toujours. Ils attendent un enfant. La mère de Sébastien est morte un mois plus tôt. Sébastien veut vendre la maison familiale, mais Gérald s’y oppose, lui qui occupe désormais seul la maison.
Deux frères de 42 et 45 ans ensemble, c’est comme une vieille photo qui se met à bouger ; les temps s’emmêlent, les non- dits affleurent, on se cherche, on se trouve. Heureusement, l’enfance et quelques chansons italiennes les accompagnent, les orientent et les consolent. On est tous les âges à la fois.

Personnages: 5, Gérald / Sébastien enfant / Lola enfant / Sébastien adulte / Lola adulte + voix du vent et voix du hibou

– ExtraitLe hibou, le vent et nous – 

Gérald
Tu nous laisses, Lola.

Lola adulte
Gérald m’adresse cette phrase comme si je n’étais plus personne. Comme si je n’étais pas la Lola qu’il connaît depuis toujours. Et Sébastien ne réplique pas : elle reste, tu restes, Lola, reste. Il ne prononce pas la phrase que j’attends. Alors moi, je sors du jeu. Je laisse les hommes entre eux. Je passe dans la pièce d’à côté, avec mon bébé dans le ventre. Soudain, tout m’est étranger. Dans cette maison, tout. L’homme que j’aime. Le frère de l’homme que j’aime. Les meubles. Les objets. Ce hibou en pâte à sel posé depuis trente ans sur l’étagère dans le hall d’entrée de la maison.Les odeurs. La lumière.

Sébastien adulte
Qu’est-ce que tu veux ?

 

Gérald
C’est la maison où tout a été vivant. C’est la maison où moi je vis. Moi, je vis dans cette maison. Moi, je n’ai pas grand-chose pour vivre, mais je vis. Toi, tu as un appartement. Il est bien, ton appartement.

Sébastien adulte
Tu n’y as jamais mis les pieds. On vit à cent bornes d’ici et tu n’es jamais venu chez nous.

 

Gérald
J’ai vu des photos. Toi, tu as Lola. Tu vas être Papa. Tu es cadre.

 

Sébastien adulte
Je suis cadre.

 

Gérald
Ben oui tu es cadre.

 

Sébastien adulte
Je suis cadre.

 

Gérald
Dans une entreprise, oui. Cadre dans une entreprise, chef quoi, tu es chef, c’est une sacrée réussite.

 

Sébastien adulte
Et ça veut dire quoi, je suis chef ?

 

Gérald
Je ne sais pas. Je. Tu es cadre, quoi. Chef, tu es chef, chef cadre, cadre chef, tu commandes quoi. Je. C’est dans quelle entreprise que tu travailles ?

 

Sébastien adulte
Dans une entreprise qui s’occupe de relations internationales.

 

Gérald
Ah tu es dans les relations internationales, ah bon ? Ah c’est bien, ça doit être intéressant. Voilà. C’est bien ce que je disais : tu es chef. Donc cadre.

 

Sébastien adulte
Toi, tu ne sais rien de moi. Toi, tu ne téléphones pas. Toi, tu ne demandes pas comment ça va.

 

Gérald
Si, je demande.

 

Sébastien adulte
Non.

Gérald
Comment ça va ?

 

Silence.

 

Sébastien adulte
J’ai perdu mon travail. Depuis un mois, je. Je fais semblant d’aller au travail. Voilà.

 

Gérald
Tu fais semblant ?

 

Sébastien adulte
Je fais comme tous ces hommes qui aiment leur femme et font semblant d’aller au travail. Lola n’en sait rien, comme toutes ces femmes qui ne savent pas que leur homme fait semblant d’aller au travail.

 

Gérald
Tu n’es plus cadre ?

 

Sébastien adulte
Non.

 

Gérald
Tu ne travailles plus dans les relations internationales ?

 

Sébastien adulte
Non.

 

Gérald
Ça n’aura pas duré longtemps. Pour moi, je veux dire, de mon point de vue, étant donné que je venais de l’apprendre.

Sébastien adulte
J’ai besoin qu’on vende la maison, parce que j’ai besoin d’argent. Y’a trop de choses, trop d’objets, trop de machins, j’ai trop de fringues, on a trop de tout. Je vais être père, tu n’as aucune idée de ce que ça produit dans une tête. Je vais être un père chômeur. Papa chômeur, voilà ce qu’elle va chanter ma fille. Qu’est-ce qu’elle va penser de moi ?

 

Gérald
Un bébé, ça ne pense pas. C’est comme avoir un cochon d’Inde. T’as le temps.

 

Sébastien adulte
Lola veut arrêter de donner des cours. Elle veut se consacrer entièrement à la petite. Moi, je cherche du travail, tu vois. Je m’active. Je cherche mais je ne trouve pas.

Lola adulte
Je pense aux milliers d’heures passées dans cette maison, cette grande maison qui s’est vidée, où la vie a passé, avec ses repas devant la télé, ses fêtes d’anniversaire, ses éclats de rires, ses galères. Je pense aux centaines de milliers de minutes, aux milliers de milliers de secondes, peut-être des millions, j’ai pas la force de calculer. Je sors de la cuisine. Je marche dans le couloir, en chemise de nuit. Je traverse les pièces de la maison jusqu’au hall d’entrée. Dehors, il va neiger, parce que c’est toujours l’hiver. J’enfile un manteau, trouvé dans le placard mural de l’entrée. C’est le manteau de la Maman. Un des manteaux que portait la Maman. Je sors, avec mon ventre et l’enfant. Dans l’hiver. Dans la nuit. Vers le matin qui attend son baptême. Je marche en direction de la forêt. Parce que seuls les arbres, seules les bêtes, seule la neige, seule l’empreinte des bêtes dans la neige et sous les arbres, seules ces heures hors du monde, sans contact avec la vie construite, seuls ces moments loin de la route connue disent ce qui est vrai.

 

(…)