Marion Aubert

 

Marion écrit des cauchemars. Dans ses textes, on trouve nombre de bizarreries : le burlesque côtoie la brutalité, la pudeur le déchainement, l’ordinaire l’extraordinaire. Le théâtre déployé par Marion est un théâtre de langue, qui engage tout entier le corps des acteurs. C’est un théâtre qui à la fois nous arrache au réel, et en même temps nous plonge dans un moment d’extrême présent. Les cauchemars de Marion prennent leur source dans des milieux parfois très différents, mythologiques, familiaux, historiques, sociologiques, théâtraux. Mais à la vérité, tous ces terrains –pathogènes– cohabitent le plus souvent.

Née en 1977 elle est auteure dramatique et comédienne. Prix nouveau talent théâtre de la SACD 2013. En 1996, elle écrit son premier texte: Petite pièce médicament. Cette pièce est créée en 1997, date à laquelle elle fonde la Cie Tire pas la Nappe. Depuis, toutes ses pièces ont été créées, notamment dans des mises en scène de M. Guerrero. Marion répond aussi aux commandes de différents théâtres, metteurs en scène ou chorégraphes, parmi lesquels la Comédie Française, le Théâtre du Rond-Point, le Théâtre Am Stram Gram de Genève, le Théâtre du Peuple de Bussang. Ses pièces sont éditées chez Actes Sud-Papiers. Certains de ses textes sont traduits en allemand, anglais, tchèque, italien et catalan. Marion est marraine de la promotion 26 de la Comédie de Saint-Étienne et intervenante au département d’écriture de l’ENSATT. Elle est aussi membre fondatrice de la Coopérative d’Écriture initiée par F. Melquiot.

Théâtrographie
2012 / Débâcles, une pièce française, décembre 2012 en cours d’écriture.
2012 / La nouvelle; première création en janvier 2012, Théâtre Am Stramg Gram de Genève
2012 / Dans le ventre du loup; première création en janvier 2012, Théâtre National de Chaillot; publié chez Heyoka Jeunesse
2011 / Le brame des biches; première création en août 2011, Théâtre du Peuple de Bussang ; publié chez Actes Sud-Papiers
2004 / Saga des habitants du Val de Moldavie suivi de Conseils pour une jeune épouse; première création en mai 2004, la Comédie de Valence, recréation en mars 2012, la Comédie de Saint-Etienne ; publié chez Actes Sud-Papiers.
2010 / Les Orphelines; première création en 2010, CDR de Vire ; publié chez Heyoka Jeunesse.
2010 / Orgueil, poursuite et décapitation; première création en janvier 2010, CDN de Montpellier ; publié chez Actes Sud-Papiers
2007 / Phaéton, écriture en août 2007; publié chez Actes Sud-Papiers
2007 / Scènes d’horreurs familiales; première création en novembre 2007 ; publié chez Co-édition l’Avant-Scène-Théâtre – la Comédie française.
2007 / Les Aventures de Nathalie Nicole Nicole suivi de Voyage en pays herblinois; première création en décembre 2007, CDDB de Lorient ; publié chez Actes Sud-Papiers.
2006 / Les Histrions (détail), suivi de Les Trublions; première création en janvier 2006, CDN de Montpellier ; publié chez Actes Sud-Papiers.
2013 / Tumultes

Tumultes
La pièce est un voyage entre les émeutes du 6 février 1934, la montée du fascisme en France, la création du front populaire (référence incontournable de la gauche française avec notamment la création des congés payés, la réduction du temps de travail, la semaine de quarante heures) et 2013. Neuf jeunes gens, étudiants en art dramatique, décident de faire la révolution mondiale. Ils s’interrogent sur leurs revendications, leurs troubles, leurs désarrois, leurs approximations et la confusion de l’époque. Une pièce sexuelle, burlesque et politique.

– Extraits de Tumultes

Salle de réunion I.
Mélissa. Le raciste, c’est quelqu’un qui se trompe de colère. Il dit ça, Olivier Neveu.
Tibor. Non mais on ne peut pas toujours parler sous la dictée d’Olivier Neveu.
Aurélia. Non mais elle dit ça, Sylvie Dupré. On devrait quand même s’en référer à Sylvie Dupré. Parce qu’ils ont l’air d’être au courant de tout.
Mélissa. Ils doivent être sur place.
Tibor. Mais nous aussi on est sur place. Qu’est-ce qu’on fait, nous ?
Aurélia. Ils doivent connaître ceux qui connaissent ! Des journalistes par exemple.
Mélissa. Olivier Neveu, par exemple, il connaît une journaliste qui a eu du courage.
Pauline. Et tu vois, le courage, c’est pas du tout le courage tel que tu te l’imagines. C’est pas du tout un truc qui t’enorgueillit ou quoi. Le matin, le courage, quand tu te lèves, t’as peur en fait. C’est la peur en fait le courage.
Mélissa. Non mais tu vois, Olivier Neveu, il dit quelque chose de super important : « Les idéalistes sont les vrais réalistes ». Parce que tu vois, en rêvant le monde, ils le transforment. Les réalistes, eux, ils ne changent rien au monde. Ils le regardent. Ils disent ah ben voilà il est comme ça. Et puis, ils restent chez eux bien en paix dans leur masure.
Pauline. C’est quoi ce mot là masure ?
Mélissa. Eh quoi ?! Tu fais chier. Eh oh. Quoi. Bon ben les autres ils sont comme toi. Ils font chier. Ils restent dans leur coin. Ils profitent d’être réalistes.
Pauline. Quoi je suis réaliste ? Je suis pas du tout réaliste, moi ! Pourquoi tu me traites de réaliste ?
Manon. C’est qui, Olivier Neveu ?
Pauline. Non mais tu peux être pessimiste et idéaliste. Moi, par exemple, je suis pessimiste pragmatique. Ça m’intéresse beaucoup plus qu’idéaliste. Ce qui m’intéresse, c’est de faire. Les autres je m’en tape. Je tiens ma ligne. Je fais. Tu vois, ce qu’Olivier Neveu dit de faire –on a les mêmes idées avec Olivier Neveu, eh bien, je le fais. Je tiens mon cap. C’est dans l’action.
Maurin. Tu te lèves le matin et tu es dans l’action ?
Mélissa. C’est exactement ce dont on parlait avec Olivier Neveu.
Manon. Mais c’est qui ?
Pauline. Non mais moi je tiens ma ligne tu vois : y a ceci et y a cela mais on fait quand même, tout va mal mais j’fais quand même mon truc, j’ai pas trop d’espoir mais moi, j’m’en tape de l’espoir.
Aurélia. Ah bon ?
Manon. C’est vrai ?
Aurélia. Tu crois qu’on est complètement sacrifiée comme génération ?
Pauline. Nous non mais tu vois bien autour ?
Manon. Moi si. Je le sens bien que je suis complètement sacrifiée.
Julien. Ça va, Manon ? Pleure pas. Putain. Elle pleure. Fais chier.
Tibor. Il dit quoi sur Manon, Olivier Neveu ?
Temps.
Manon. Il est comment, Olivier Neveu ?!
Mélissa. Il est gai !
Pauline. Pourquoi tu dis gay ?
Aurélia. T’as quelque chose contre les gays ?
Gaspard. Mais pourquoi tu lui parles de la sexualité d’Olivier Neveu ?
Pauline. T’es hyper raciste en fait. Tu t’en rends pas compte mais t’as un fond d’homophobie. Comme un fond d’sauce, là. On t’ouvre le bide, et t’es pleine d’homophobie.
Mélissa. Mais j’ai pas dit gay j’ai dit gai. Putain. On peut plus rien dire.
Temps.
Mélissa. J’aimerais tellement changer les choses avec Olivier Neveu.
Temps.
Tibor. Vous avez entendu parler de KissKissBankBank ?
Manon. Kisskiss quoi ?
Tibor. C’est une plateforme de financement participatif dédiée aux projets créatifs et innovants.
Maurin. Ouais mais moi je ne suis pas d’accord avec KissKissBankBank. Parce que tu vois, ça reste dans la société capitaliste, les gens qui donnent cet argent, eh bien, ils ont de l’argent qui vient du capitalisme
Mélissa. Ouais bon ben mais alors on fait quoi ?
Pauline. Non mais tu peux pas vraiment t’en détacher du capitalisme, il faudrait être génial pour avoir un peu de perspective mais il n’y a parmi nous personne de génial
Maurin. Non mais c’est pas parce que t’es pas génial que tu fais rien, je veux dire, les sans-culotte, ils devaient pas être spécialement géniaux, on sait pas, moi, je pense qu’il y a un génie du collectif, tu vois tout seul t’es con mais parfois le groupe t’emporte et tu deviens complètement génial sans même t’en rendre compte, t’as participé à un truc de ouf, à l’histoire, t’as fait complètement basculer le système de pensée alors qu’à la base t’es juste un type lambda !
Pauline. Ou une nana.