Nadia Xerri-L

 

NXL a eu un coup de foudre pour l’écriture dramatique à ses 11 ans la langue de Koltès. Quand elle ose l’écriture, l’écriture dramatique lui est évidente et nécessaire. Elle la bâtit avec une langue simple et un souffle singulier. Portant en elle, la nécessité de créer toujours plus de liens avec les publics, elle s’attache à aller à la rencontre de ceux qui ne vont pas au théâtre. Depuis 5 années, elle crée ses spectacles sous forme de diptyque : un pan de l’histoire dans une petite forme hors-les-murs, l’autre pan sur un plateau de théâtre. Nourrie de ces échanges, les thématiques abordées sont aussi diverses qu’actuelles, s’appliquant à interroger le réel, avec toujours en toile de fond la question de l’intime.

Née en 1971. Se lance dans l’écriture théâtrale à 30 ans, après une école de théâtre et une maîtrise de poésie contemporaine. Depuis 2003, elle met en scène ses textes: Solo d’Ava et Couteau de Nuit, au Théâtre Paris-Villette, L’une de l’autre, au TPV encore, 3 Elles au Théâtre de Brétigny, et Julie Telle Que créée au CDN de Montluçon. En 2009 elle est invitée par l’Ecole du Théâtre National de Bretagne pour réaliser un spectacle avec les derniers années. 2010, elle y mène un atelier avec les premières années. L’instinct de l’instant et Le chemin du But sont mis en scène dans les SN du Havre, d’Evry, de Sète, de Belfort. TOUT QUITTER (sauf si on danse) est realisé avec comédiens professionnels et amateurs. En 2013, elle crée le diptyque WESTERN : Je suis/Tu es/Calamity Jane et Dans la nuit de Belfort. Depuis 2011, elle est artiste associée de la scène nationale du Havre, auteure en résidence à la scène nationale de Dunkerque.

Théâtrographie
2002 / Solo d’Ava; première création en 2003, L’harmonie Municipale, Saint Denis; publié chez Actes Sud-Papiers, 2006
2004 / L’une de l’autre; première création en 2006, Théâtre Paris-Villette; publié chez Actes Sud-Papiers, 2006.
2005 / Boîtes et solitude; première création en 2008, L’Atelier du Plateau, Paris; publié en 2006 chez Actes Sud-Papiers
2006 / Couteau de nuit; première création en 2008, CDN de Reims; publié par Actes Sud-Papiers, 2008
2007 / Julie telle que; première création en 2009, CDN de Montluçon; publié par Actes Sud Collection d’une seule voix, 2008
2009 / L’instinct de l’instant; première création en 2011, Le Volcan, scène nationale du Havre; publié par Actes Sud-Papiers, 2011
2010 / Le chemin du But; première création: La Norville, Essonne; publié chez Actes Sud-Papiers (à venir)
2012 / Dans la nuit de Belfort; première création en 2013, Le Volcan, Scène Nationale du Havre ; publié chez Actes Sud- Papiers, automne 2013 (à paraître)
2013 / Je Suis / Tu Es / Calamity Jane; première création en 2013, Festival Mythos à Rennes; publié chez Actes Sud Papiers, automne 2013 (à paraître)

Dans la nuit de Belfort
5 personnages. 5 directeurs commerciaux aux parcours différents. Tino, 45 ans, s’est formé sur le tas. David, 28 ans, a fait HEC. Elisa, 29 ans, parents agriculteurs, au parcours sans faute. Franck, 44 ans, a été « bon élément » mais ne se remet pas d’une rupture. Youri, 28 ans, aussi fêtard que sérieux. « Après deux jours intenses de séminaire de motivation dans une ville qui n’est pas la leur, un groupe de cinq directeurs commerciaux (une femme et quatre hommes) exécutent en bande serrée leurs rites habituels de dépressurisation : boire, chanter, danser dans un karaoké-bar et re- jouer leurs scènes préférées d’un film (cette fois Rio Bravo d’Howard Hawks). Mais cette nuit-là, leurs rites ne les soulageront pas, ils les désuniront, les révélant jusqu’au pire… »

Extraits du texte Dans la nuit de Belfort

Le chœur de tous (Tino, Franck, Elisa, David et Youri):

Et là – impossible vraiment d’expliquer ce qui s’est passé
Instant après instant
Chacun a soufflé
Henni
Rué

Tino?
Elisa?
Franck?
Youri?
David?

Chacun est devenu cheval
Chacun a son allure
Racé différemment
Ils sont une horde
Dans ce petit karaoké ils sont une horde

Aucun de nous ne marche au pas
On va en accélération de galop
Triple galop
Et tous peu à peu on se cabre
On se cabre encore
On hennit en écho les uns des autres
On est insaisissables
Aucun cavalier, et encore moins un videur, ne peut nous maîtriser
On s’entraîne les uns les autres
Avec plus de crânerie et de vélocité
On s’enfuit
On détale
Du karaoké-bar

On était dans un quartier de l’arrière fond
Et bientôt on n’y est plus
On détale
On détale
Aucun de nous n’est bourrin
On est mustangs
On quitte le Territoire de Belfort
On ne veut pas voir Vesoul
On galope
On galope
On galope
On galope
On veut l’Océan
On veut qu’il nous gicle dans les naseaux
On traverse la Moselle
La Saône
On passe entre les Vosges et la Côte d’Or
On traverse l’Aube
Et puis il y a la Seine à remonter
Avec Sens pas loin
Et Paris forcément qui va arriver
Les voitures sur le périphérique freinent violemment
Les conducteurs et les passagers sont sidérés
Peut-être y a eu carambolage
On galope
On galope
On galope
On galope
On avance sur les quais de Paris
On passe sous les ponts
Le métro aérien
Il y a Notre-Dame, là
Du haut de toutes ses pierres
Elle ne nous regardera pas de travers
Le Pont au Change
Le Pont Neuf
Le Pont des Arts
La verrière du Grand Palais tout là-bas éclatante
On traverse les Tuileries
Les panneaux de verres de la Pyramide tremblent
C’est déjà la Concorde
Les Pavés sont féroces à nos sabots
Mais nous, on galope
On galope
On triple galope
C’est Les Champs-Elysées
On les pétrifie tous
Même les cavaliers de la Garde Républicaine n’arrivent pas à nous suivre
Piétions, cyclistes, conducteurs, motards, tout le monde s’est arrêté
Mais nous, on ne perd pas de temps
L’Arc de Triomphe
L’Arche de la Défense après
Les costards-cravates sur les grands parvis au pied des buildings ne sont plus sûrs d’eux
Ne vous inquiétez pas les gars normalement on est des vôtres
Ils desserrent leur cravate
Mais nous on est à fond
On reprend la Seine
On galope
On galope
On triple galope
A Bougival la Seine a un bras mort
On ne le prendra pas
On n’en veut pas
Là ! Les ouvriers de Flins qui ont entendu le bruit assourdissant de nos sabots au sol
Sont sortis de l’usine
Il y a même les patrons
Il y aura aucune retenue sur salaire!
On hennit
Ils sont heureux
On les soulage
On rue
On détale
On fait des écarts
Brusquement
Mais impeccablement
On fait les beaux à faire tout ce que les hommes attendent de nous, les chevaux
La Seine boucle
Boucle
Pourtant on aimerait aller droit devant
Mais nous, on suit la Seine
«J’irai par la forêt
J’irai par la montagne
Je ne puis demeurer loin de toi
Plus longtemps»
On laisse passer le bac qui avance lentement jusqu’à l’autre rive
Les enfants font coucou
On est heureux
Vraiment heureux

Et c’est L’Estuaire
Il y a les ouvriers de Sandouville là-bas
C’est aussi pour vous les gars
Comme pour vos frères et sœurs de Flins
Et d’ailleurs
Que nous galopons
Nous galopons
Il y a Tancarville
On se faufile entre les containers du port de marchandises du Havre
Parfois on s’y cogne
Mais on repart aussitôt
La Manche est pour nous pas plus qu’un gros cours d’eau au fond d’un canyon
On galope
On galope
On triple galope
On va droit devant
On n’a pas de temps à perdre
On ne veut plus de villes françaises
On veut l’Océan
L’Amérique
Le Désert de Sonora
L’Arizona
Trente-deuxième parallèle
On n’approche pas l’Angleterre
On avance contre les vents d’Ouest
Au-dessus de l’Anticyclone
On affronte la Dérive Nord-Atlantique
Et on s’arme déjà contre le Courant du Labrador
On se concentre sur le cinquantième parallèle
Et ce qu’on fait là ce n’est pas le pire de ce qu’on va faire
Il y a Terre-Neuve
Le Saint-Laurent
Aucun de nous ne demande à quelle heure on arrive
Ni, si c’est encore loin
Montréal
Buffalo
Detroit
Chicago
Traversée rapide de l’Illinois
Du Mississipi en son origine
Kansas City
Pampa
L’état du Nouveau-Mexique
Traversée du Rio Grande
Rio Grande
Putain, on s’approche, les noms sonnent
On galope
On galope
On triple galope
On y est presque
Nos souffles sont courts
L’Arizona
Nos encolures sont raides
Silver City
Safford
Et enfin Tucson
Mais nous on veut la Tucson de 1860
Il nous faut des auges
Des auges
Celles qu’en 1860 il y avait dans la rue principale
La rue principale unique et poussiéreuse
Avec les saloons
L’hôtel
La prison
Les boutiques
De part et d’autre
On veut galoper dans cette rue de terre
Ou être attachés devant les balustrades
Mais ici on n’est pas en 1860
Alors on s’emballe à vingt kilomètres à l’ouest
Direction Old Tucson
Old Tucson où a été tourné Rio Bravo
Old Tucson comme destination finale
Oui Old Tucson en absolue destination !»