«Christophe Pellet est un vrai bâtard : Ibsen, en bon «revenant», est venu engrosser Nan Goldin, sans rien dire. Dans le paysage du théâtre français, voilà le rejeton qui fait peur et qui vit dans les marges. Parfois dans les nuages. Pellet est le fils lointain et perdu d’Ibsen parce qu’il renoue, sur fond de conversation faussement flottante, avec le tragique : on y raconte l’histoire d’une jeunesse infectée, pourrissante, « mourante », tout doucement ; les fils se font « tuer » par leurs parents. Ces fils qui ne parviennent plus à nouer un lien avec le monde. Tragédie de la rupture entre le désir et la réalité.» (Frederic Vossier)
Christophe Pellet est né à Toulon en 1963, il est diplômé de la FEMIS.
Ses textes, publiés par l’Arche Editeur, ont été mis en scène par Jacques Lassalle, Mathieu Roy, Anne Théron, Stanislas Nordey, Renaud Marie Leblanc, Olivier Martinaud, Michael Delaunoy, Madeleine Louarn, Jacques David, Jean-Louis Thamin, Carlos Manuel, Jean-Pierre Miquel, Mary Peate.
Ils ont été traduit en anglais, allemand, portugais, arabe, espagnol.
Il a réalisé deux courts métrages et un moyen métrage :
– Soixante trois regards, avec Mireille Perrier, Dominique Reymond, Françoise Lebrun, Katarzyna Krotki, en 2011 (Bathysphère production, 50 mn).
– Plus dure sera la chute, en 2010 (Sedna film, 10 mn).
– Le garçon avec les cheveux dans les yeux, avec Edith Scob, en 2008 (20mn).
Il a été lauréat de la Villa Médicis Hors les murs en 2004, et boursier du CNL.
Théâtrographie
2000 / Le Garçon Girafe; première création en 1997, Royal Court ; publié chez l’Arche Editeur
2001 / En délicatesse, suivi de: Des jours meilleurs; première création en 2001, Théâtre de la tempête ; publié chez l’Arche Editeur
2003 / S’opposer à l’orage, suivi de: Une Nuit dans la Montagne; publié chez l’Arche Editeur
2005 / Loin de Corpus Christi; première création en 2009, Théâtre du Rideau, Bruxelles, 2012, Théâtre de la ville, Paris ; publié chez l’Arche Editeur
2006 / Erich von Stroheim; première création en 2010, Scène Nationale du Merlan, 2010 ; publié chez l’Arche Editeur
2009 / Un doux reniement, suivi de: La conférence, Le garçon avec les cheveux dans les yeux; La Conférence : première création en 2011, Théâtre du Rond Point, Paris ; publié chez l’Arche Editeur
2010 / Soixante trois regards; publié chez l’Arche Editeur
2010 / Qui a peur du loup; première création en 2011 Scène nationale de Thouars; publié chez l’Arche Editeur
2011 / Seul le feu; publié chez l’Arche Editeur
2012 / Les disparitions, suivi de: De passage, endormi; publié chez l’Arche Editeur
Les Disparitions
Les Disparitions nous projettent dans un monde futur où les écrans, qui jusque-là faisaient partie de la vie quotidienne, ont disparu. Un autre rapport à l’autre peut alors s’engager, rapport au corps de l’autre – rapport sexuel ou bien amoureux. Une spontanéité semble de nouveau possible, un investissement des corps et des âmes, un discours amoureux reprend cours. Mais la prise de conscience du corps souffrant aboutira-telle à une révolte politique ? Et pourquoi pas, à une véritable révolution ?
– Extraits de Les disparitions –
WILBUR :
Devant mon regard : des corps.
Ils apparaissent puis ils s’impriment.
Il m’en faut toujours de nouveaux :
de nouveaux corps.
Mon regard en a besoin.
Il est dans l’attente de ces corps.
AUDREY :
Salut.
WILBUR :
Viens devant mon regard.
(Elle s’exécute)
Tu me plais.
AUDREY :
J’ai un copain.
WILBUR :
Tu le trompes alors ?
AUDREY :
Non, je ne le trompe pas.
WILBUR :
Mais tu es là.
AUDREY :
Est ce que je suis là ?
WILBUR :
Tu es là, devant mon regard.
AUDREY :
Une part de moi, oui, est posée, là, devant ton regard.
WILBUR :
Et l’autre part ? Avec ton copain ?
AUDREY :
L’une des autres part avec mon copain, oui.
Et encore ailleurs, d’autres part de moi.
WILBUR :
Je peux t’imprimer dans mon regard ?
AUDREY :
Vas-y.
WILBUR :
Je peux te toucher ?
AUDREY :
Si vite ?
Bon, vas-y.
(Il touche l’épaule d’Audrey, puis retire sa main comme s’il s’était brûlé)
AUDREY :
C’est bien moi.
Je suis là, oui.
Je m’appelle Audrey.
WILBUR :
Montre-moi tes seins, Audrey.
Moi, c’est Wilbur.
(Elle s’exécute)
AUDREY
Montres-moi quelque chose de beau.
WILBUR :
Tu veux que je te montre quelque chose de beau ?
AUDREY :
Quelque chose de toi, oui.
WILBUR :
Je ne me trouve pas beau.
Ce que tu trouves beau de moi, je te le montrerai.
AUDREY :
Nous sommes l’un pour l’autre deux corps nouveaux.
La beauté, c’est le contact de nos corps inexplorés.
WILBUR :
Nos corps inexplorés ?
AUDREY :
Comme un territoire, ou un paysage.
Montre-moi quelque chose de beau.
WILBUR :
Mon corps ?
(silence)
Mon visage ?
AUDREY :
Montres moi tes yeux.
WILBUR :
Mes yeux ? Mon visage alors ?
AUDREY :
Tes yeux. Juste tes yeux.
(Il s’exécute)
AUDREY :
Montre-moi ce qu’il y a derrière. Ce qu’il y a derrière tes yeux.
WILBUR :
Comment pourrais-je te montrer ce qu’il y a derrière mes yeux ?
AUDREY :
Tu m’as demandé de venir devant ton regard.
Je suis là.
Tu m’as dit : « montre moi tes seins ».
Je l’ai fait.
Je te le demande, maintenant :
Montre-moi ce qu’il y a derrière tes yeux.
Derrière tes yeux : la beauté.
La beauté inexplorée.
DIMITRI :
Audrey ? Tu te souviens encore de moi ?
AUDREY :
Tu es encore en moi. Un peu.
DIMITRI :
Rien qu’un peu ?
Un tout petit peu ?
Un peu comment ?
AUDREY :
Il y a si longtemps, Dimitri.
Tu sais, je ne travaille plus depuis.
DIMITRI :
Ton entreprise de vidéo surveillance à distance, tu y croyais vraiment ?
AUDREY :
J’y croyais un peu. Comme je croyais en toi. Et puis tu m’as lâché. Et j’ai perdu mon emploi.
DIMITRI :
Tu y croyais vraiment à ce marché du travail ?
AUDREY :
Je pensais m’y investir quelques années, avant mon premier enfant. Notre premier enfant. Tu t’en souviens ? Je pensais m’y investir, comme avec toi. Ensuite je me serais posée, tranquillement, je me serais posée avec mon enfant. J’aurais fait mes preuves, après avoir formé une nouvelle génération. J’aurais atteint une sorte de sagesse. Un dépassement de soi dans le travail.
DIMITRI :
Aucun dépassement de soi dans le travail n’est possible.
AUDREY :
J’ai dû faire quelque chose qu’il ne fallait pas, ou peut être ne rien faire du tout, puisque au fond, je m’en suis rendu compte après coup : dans cette entreprise, je n’existais pas. J’étais là sans y être. J’ai perdu mon emploi, tu as disparu, tu t’es effacé et je n’ai pas fait d’enfants.
DIMITRI :
On prend juste sur soi pour intégrer une machine à broyer : le marché du travail. C’est pour ça que j’ai tout quitté. Je ne t’ai pas quitté toi, j’ai tout quitté.
AUDREY :
Tu ne m’as pas quittée ? C’est pour ça que tu reviens, là devant moi ?
DIMITRI :
Ton travail, tu ne l’a jamais repris depuis ?
AUDREY :
Le travail : je le faisais, je voyais sans être vue, je faisais les actes qu’on attendait de moi, mais on n’attendait rien de plus que ces actes mécaniques et un jour, ces actes sont devenus obsolètes. Les écrans ont disparu.
DIMITRI :
Qu’est-ce que tu as fait pour sortir de cette machine ?
AUDREY :
J’ai été licenciée. La boîte a fait faillite peu après. Elle était devenue inutile, elle aussi. Plus d’interface : plus de vidéo surveillance.
Ma vie s’est brisée comme du verre. En disparaissant, les écrans ont anéanti mon regard, mes gestes, mes pensées. Et toi, tu étais déjà invisible.
DIMITRI :
Je me suis éloigné du flux lénifiant. Aujourd’hui ce flux a disparu et je reviens au plus près des corps.
(Il dépose un baiser sur la joue d’Audrey)
Reviens-moi !
AUDREY :
Je n’ai plus ni la force de lutter, ni celle de m’engager. Tu as raison, Dimitri, cette entreprise – cette machine – m’a broyé.
DIMITRI
Il a fallu tout ce temps pour nous retrouver. Viens avec moi.
(Il dépose un baiser dans le cou d’Audrey)
AUDREY :
La mélancolie s’est installée tu sais, et avec elle, l’appel du voyage. Seuls les paysages extrêmes me consolaient de la perte.
DIMITRI :
Plus aucune perte : nous nous sommes retrouvés.
(Il dépose un baiser sur le front d’Audrey)
AUDREY :
Le désert me consolait d’être une ratée, et l’océan, lui aussi me consolait. Ils ne m’ont pas trahie en restant à ma portée. A portée de mes pas et de ma vue.
DIMITRI :
Tu es de nouveau à portée de ma vue.
(Il dépose un baiser dans la nuque d’Audrey)
AUDREY :
Un jour que je les traversais – une forêt de bouleaux trouée de lacs en Finlande -, ces paysages ont commencé à me parler. Les arbres, les cimes, les flots, et toutes les nuances du sable : « tu n’es pas une ratée, tu n’es pas dévorée par la lumière artificielle, tu ne prends pas la poussière dans un bureau. Tu es bien là parmi nous. Vivante. Tes pieds sur un sol qui crisse, qui s’enlise ou qui soutient fermement ta marche ».
DIMITRI :
La nature fortifiera notre rapprochement. Nous nous y réfugierons toi et moi. Et nous nous aimerons enfin.
(Leurs lèvres se rejoignent, se scellent. Long baiser.
Audrey détache ses lèvres.)
DIMITRI :
Tu dois me rejoindre, Audrey. Tu es prête toi aussi.
AUDREY :
Prête ?
DIMITRI :
A exister enfin hors de leur sale regard.
Tu n’existeras plus que dans mon seul regard à moi.
AUDREY :
Je ne suis pas encore prête, Dimitri.
La mélancolie est encore là. Elle me fait du bien. Elle me rapproche de la beauté. Comme je l’ai désiré cette beauté ! La beauté des montagnes, des flots, des déserts et des forêts. Peu à peu, elle s’est substituée à une autre beauté : la beauté des êtres humains.
DIMITRI :
Aucune beauté chez la plupart d’entre eux.
AUDREY :
Tu le penses, vraiment ?
DIMITRI :
Il a fallu que je m’éloigne pour m’en rendre compte : à l’épreuve de la nature sauvage, la beauté des êtres humains ne tient pas.
AUDREY :
Les êtres humains, contrairement aux paysages, sont derrière une vitre.
Les écrans ont disparu, et les yeux des êtres humains sont devenus à leur tour des écrans.
Leurs yeux sont des écrans.
AUDREY :
Montre-moi ce qu’il y a derrière tes yeux.
WILBUR :
Derrière mes yeux ?
AUDREY :
La beauté.




